19h28. Tout commence par un grand rectangle blanc. Moi, jeune auteur bobo à insuccès, venait de perdre mon seul et unique collègue mais surtout,  un véritable ami. Un écrivain s'exprime par les mots, les phrases, les expressions, mais comment peut-il étouffer sa peine s'il ne peut la taper ? La peur m'envahit lentement … Vais-je finir comme ces soulards au comptoir ? Noyer et ne pas affronter ? Quelle disgrâce … Certes je ne faisais pas spécialement face derrière mon écran, mais du moins il en sortait quelques sentiments. Un peu. Je me décide à rentrer.
 
22h46. L'appartement a été rangé, la vaisselle faite deux fois, j'ai pris une douche, j'ai trié ma pile de courrier administratif, rendu son réveil à la voisine … Un tas de revues sous le bras et une poubelle, je descends jusqu'aux bacs à l'extérieur de l'immeuble. L'air est sec et chaud. L’hiver n'a même pas eu le temps de commencer que l'été revient. Vraiment étrange ce réchauffement planétaire. Tiens, même l'Express en parle. En même temps, pour ce qu'il se passe en politique … Hop, à la benne. Le Monde, Figaro, 20 Minutes. Et même Paris Match. Soudain, parmi le paquet de feuilles de chou, l'un attire mon oeil. Je le retire aussitôt de cette catégorie, la couverture présentant uniquement un titre, surplombant un sublime visage aux yeux … hypnotisants.
 
00h12. J'aime entendre le crépitement du tabac qui se consume. C'est une forme de silence. Il faut s'oublier et cesser tout autre activité pour le capter. En pleine quiétude, plus de réflexions-embouteillage dans ma tête, plus de beuglement d'humains ignares. Mais malgré tous mes efforts, je ne parviens à l'extraire de ma tête. Pas d'explications sur la photo. Peut-être cet article sur les femmes d'Amadinejahd, mais je n'y crois pas vraiment. To be. Un mensuel sur les grands destins de personnes ordinaires. Ou comment montrer le meilleurs de l’humain dans l'adversité. Parions qu'on y trouve plus de femmes que d'hommes, mais pour vérifier, il faudrait encore que je le lise. Mon esprit s'élance mais reste indéniablement bloqué à la couverture. Soit. Lorsque le corps parle, il faut l'écouter. Une autre clope pour commencer.
 
    Un regard perçant, hypnotisant. Accusateur. De ceux que l’on trouve dans les yeux d’un chien attaché à un arbre la veille d’un départ dans les Vosges. Ceux-ci était d’un vert … Aussi vert que le fond uni, si bien que l’on pu croire qu’ils étaient deux trous dans ce magnifique visage. Aussi nets que celui que je viens de faire dans mon canapé avec mes cendres. Je pose mon mégot, et je regarde par la fenêtre. Jamais je n’aurais autant rien eu à faire. Et rien pour m’occuper. Et cette expression qui me fascine. Plus qu’aucune autre femme dont j’eu la brève chance de connaitre. Que j’aurais aimé la rencontrer. Certes elle n’a l’air que d’une adolescente, mais je devine déjà qu’elle sera une femme sans influence, forte d’elle-même, aux grandes idées. Représentante d’un peuple trop souvent ignoré. Je la vois si forte dans son regard …
 
    Je suis dans un bus avec d’autres journalistes pour la province de Bhauli. La population locale s’apprète à célébrer les fêtes de Holi, pour l’instant inconnu du monde civilisé. Mais celle-ci s’annonçant comme une trève dans la guerre civile qui sévit dans le pays, la plupart des reporters furent envoyés ici. Pour nous c’était comme des vacances. Mais chacun restait sur ces gardes, rien n’excluait qu’un illuminé fasse sauter un engin pour marquer les occidentaux, et qu’ils se décident enfin à abandonner le gouvernements corrompus. Imaginez le même bourbier qu’en 67, avec moins de mort et plus de magouilles politique. Un sacré foutoir qui ne demande qu’un peu d’huile pour s’embraser à l’internationnal.
 
Nous arrivons à Pakhrayasa. En amont de la rivière, un temple hindou relativement ancient surplombe une cascade au fort dénivelé. Autours, il n’y a qu’arbre et buisson. On eu dit une expedition à la Indiana Jones. Nous remontions la rivière, nous voici maintenant sur une route très étroite, slalomant pour grimper jusqu’au temple. Plus d’une fois je vis une roue tourner dans le vide pendant que la plupart s’accrochaient à leur siège. Une fois en haut, au pied du temple, nous découvrîmes un village que nous ne pouvions deviner. Une architecture en pierre, entretenu, vivante. Il y avait là du commerce, des rires, des enfants, des éléphants, et des religieux, en nombre. L’âge des sultans n’est peut-être pas si loin. L’électricité en plus. Un écrin de paix insoupçonnable. Tout le monde nous observait. Les étrangers débarquaient, et ça ne faisait pas plaisir.
 
Une sorte d’auberge nous avait accepté. Je savais que nous payions dix fois le prix, mais les tigres et serpents, très peu pour moi. Je vérifie mon matériel. Pas question de louper mon reportage, mon patron était déjà pas ravi de ma trouille des champs de bataille et du maigre butin que je lui apportais. J’eu la honte tout de même lorsqu’il m’a dit, avant de m’envoyer ici, qu’il avait dû acheter des photos au Times.
 
00h35. Le cadre est posé, mon personnage est sur place. Je m’allume une énième cigarette. Laissons-le dormir et retrouvons-le pour la cérémonie de Holi.
 
Un moine agite son bidule à fumée sous mon nez. Ca débouche le nez. Un collègue tousse. La plupart sont des citadins qui ne connaissent rien à la vie et qui, sur un coup de tête, ont décidé de mener la grande aventure de leur vie. Au risque de la raccourcir. Tout ça pour prouver qu’ils peuvent être quelqu’un. Ils auraient dû se contenter des raves dans les années 90/2000.
Pas de signe d’un fou armée, tout le monde semble serein. Moi aussi je me sens plus léger. La ville est magnifique, emplie de fleur, et de la brûme des chutes d’eau. Il y a une atmosphere ici. Un vrai coté mystique, comme si une entité surnaturelle volaient autour de nous pour charmer les lieux.
La procession s’étale sur des centaines de metres, on ne voit le bout, perdu dans la forêt. Les premiers religieux entrent dans le temple. Certains sont à l’extérieur, préparant les hotels. La principale cérémonie ne commencera pas avant que tous les moines ne soient arrives, j’ai un peu de temps.
En me baladant dans les ruelles étroites et un brin labyrinthique, je remarque qu’il y a un monde fou, et de tout âge. Je ressent de la paix, de la bonté en chacun. Comme si toute trace d’humanité avait disparu et qu’une nouvelle race avait émergé, débarassé de notre égoïsme. Amusant qu’il faille traverser seulement la moitié du globe pour trouver l’idéal occidental. Il faudrait que l’on prête plus attention à ce qui se passe sous notre nez plutôt que regarder dans le vide spatial. Car au train où vont les choses, la Terre aura disparu avant qu’on ne trouve un monde de Mandela ou de Gandhi. Cela ne serait pas plus mal en fait …
Pour faire couleur locale et prendre mes photos plus discrètement, je m’achète un sherwani, le sari version homme. Saillant, coloré, cousu main. Je pourrais même le porter aux diners mondain, pour rigoler un peu.
 
    Le grand moine, une sorte de Dalaï Lama, prèche la bonne parole à une audience convaincu. Johnny au stade de France, en plus calme. Je prend mes photos. Toujours pas d’explosion. Une brebis est égorgé. Finalement ça ressemble davantage à Apocalypto. La foule psalmodie un chant en boucle. Je m’approche du temple, évitant de trop bousculer les gens. Je tiens là un sujet en tout point contraire à mes clichés de la semaine passée. Dommage que le Times soit aussi ici, j’aurais eu ma revanche.
Le grand moine rentre dans le temple. D’autres agitent des drapeaux, tandis qu’une immense bassine est amené sur l’autel, préalablement nettoyé. Une trappe en bois est découverte, mais je ne peut voir de quoi il retourne. Les chants s’accélèrent et gagnent en puisssance. Des gongs sont frappés, des cloches sont sonnés. J’entre en trance, je ne sais plus si mes photos sont belles, tout est sublime. Soudain, tout cesse. Il n’y a plus d’autre son que celui de la chute d’eau. Tout le monde se tient immobile, sans un batement de cil. Je n’ose capturer cet instant, éphémère, trop précieux. De plus le bruit de mon déclencheur signerait un sacrifice humain. Ce serait dommage.
Un éléphant barri. La foule éclate, c’est la cacinphonie, tout le monde se rue sur les abords du temple, et des chutes d’eau. Je suis la troupe, en remarquant que les moines déversent le contenu de la bassine par la trappe, mais je n’ai pas le temps d’en voir plus.
Les gens guettent la chute d’eau. D’instinct, je cours jusqu’en bas, pour rejoindre les berges de la rivière, afin d’obtenir un plan large. Je sens que je tiens ma première couverture. C’est en sueur que j’arrive à un bon point d’observation. Je cadre, et c’est alors que je remarque que l’eau est différente. Elle est simplement colorée. De rouge, de vert, de violet, de jaune, d’orange … Il y a même des teintes que Picasso serait ravi de connaître. J’ai déjà employé le mot sublime … Magique conviendrait mieux. Je bombarde la scène.
 
    Le temps que je remonte au village, l’eau avait repris sa transparence. J’entendais de la musique au fur et à mesure de mon ascension. En arrivant, c’est tel si j’avais été téléporté dans un lieu inconnu. La plupart dansait, tandis que d’autres se jetaient de pleines poignées de pigments. Difficile de cerner forme et couleur dans ce joyeux brouhaha. J’avance à taton, hésitant à sortir mon appareil. Je ne sais même pas quoi prendre ! Je manque d’écraser une poule. Pour m’en sortir, je doit grimper. J’aperçois un escalier menant à une terrasse, je m’y précipite. Mais vu du dessus, le ballet est encore plus incompréhensible. Tant pis, il va falloir que je me jete corps et âme dans la frénésie générale.
 
    Je ne saurais dire comment le temps s’est écoulé ici, celui-ci semblant étrangemment absent. Je sais juste que j’ai la chance d’avoir capturé la forme mortelle d’une des entités que nous célébrions. Veillant avec soins mais discrétion sur ses sujets, j’ai eu du mal à comprendre ce qu’elle voulu me dire. Alors que je déambulait sans but dans l’hystérie collective, vivant juste pour vivre, je reçu derrière la tête un mélange de jaune et violet. Je réussi à identifier mon agresseur, une enfant de quatorze ans je dirais. Je n’eu pas le temps de voir son visage, mais je m’élança à sa poursuite. Je ne saurais dire comment je parvins à rester sur ses talons, elle trottais, sereine, rapide et particulièrement agile. Elle tenta même de me perdre entre les pattes d’éléphants. Quelque chose m’interdisais de la laisser disparaitre. Enfin, alors que nous arrivions à l’orée du village, elle bifurqua vers un escalier entre deux maison, s’arrêta au milieu de celui-ci et me dévisagea. Son regard frappa ma poitrine comme nulle autre chose en ce monde. J’eu le temps de lever mon appareil et de faire une belle photo. On y voit qu’elle, rien d’autre.
 
    Aujourd’hui, je ne sais expliquer ce qu’il s’est passé ce jour. J’était enveloppé dans une sorte de torpeur, c’est à la fois magnifique et angoissant. Je n’arrive à expliquer mes gestes sans la présence d’une magie invisible et rare, distribué avec parcimonie pour rendre certaines choses meilleurs, ou tout simplement comme elles devraient être. Ma photo a fait le tour du monde, mais je me garde bien de dévoiler son secret. Mais par un regard, tout fut rentré dans l’ordre. Le monde avec lui-même d’abord, car la guerre cessa enfin. Pour mieux reprendre ailleurs, certes. Au moins de bonnes gens sont à l’abri. Ensuite, c’est avec moi que je me suis réconcilié, abandonnant ma vilaine condition d’être dit moderne, je retourne maintenant à une vie plus extraordinaire, faite de rencontres, de beauté, de plaisirs. Et à ceux qui veulent percer les mystères de notre existence, je leur dirais d’oublier, et d’accepter les cadeaux qui nous sont fait, pour la peine que l’ont prenne le soin de les comprendre.

    07h44. Je me réveille, doucement. Je suis toujours dans mon fauteuil. Je regarde par la fenêtre. Oui … La magie est là où on la souhaite. Et il vaut la peine d’écouter ce qui ne s’entend pas.
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