Un camion passe, la poussière rouge se soulève. Le courant d’air offre un bref répit contre les 40°. Depuis une heure je marche. Le village ne doit plus être très loin.
“Yovo, yovo, bonsoir !”. Une dizaine d’enfant me salue, dans la cour de leur école. De l’autre côté de la route, des femmes bèchent un champs de maïs.
C’est ma dernière poche d’eau. Pas d’ombre. Depuis longtemps déjà les forêts furent arrachées pour l’Europe. Plus de singes, plus d’oiseau. Juste les lézards. Un zem s’arrête, un bidon d’eau est tombé. Ils sont déjà trois sur cette moto, il ne pourront pas m’avancer.
Le village, au loin. Les pluies ont ravagé le sentier de brousse. Les maisons sont de briques de terre, de chaume. Une tôle parfois. La cuisine extérieure. Un grand baobab protège les lieux. Un fétiche y réside. J’espère qu’il saura me voir sans mal.
Une assemblée m’attend. L’avocatier, la fraîcheur, un banc. Je respire. Je goutte. Une flaque se forme à mes pieds. J’entame les us d’usages, saluant le chef. On dit togbi en éwé, la langue du sud. J’explique la raison de ma venue pour conclure les politesses.
Une femme arrive, bouteille et shooter à la main. Des racines, des écorces, du gingembre, de la cannelle, de l’anis flottent. Un jeune est désigné pour servir. Il prend un demi verre, avant de nous servir un à un. A ras bord, les gouttes me coulent sur les doigts et dans la barbe. Je n’oublie pas d’offrir les dernières à la terre pour honorer les ancêtres. “Bonne arrivée !”.
80°. L’alcool me monte déjà. J’en ai oublié le soleil. On me demande un bâton de cigarette. J’observe le togbi. Il est aussi prêtre vaudou. Calme, souriant, il est le visionnaire du village, philosophe curieux d’un monde dont il n’entend que les bribes. A ses côtés le toutologue, docteur en tout si l’on préfère.
La pâte arrive. De la farine de maïs, de l’eau. Une sauce d’épinard avec un poisson salé accompagne. Il y de violents piments, les boulettes de pâte me brûlent les doigts. C’est délicieux. Une mangue et un ananas plus tard, nous reprendrons quelques shooter. Des tik-tik-tik bercent ma tête. Ce sont des tisserands qui préparent des bandes colorés pour fabriquer les vêtements traditionnels. Ils sont si rapides pour un travail si long...
“Vous les yovos, les blancs, vous avez l’heure. Nous, nous avons le temps.” Le moment arrive de rejoindre le champs de palmiers. Sur le chemin, on ouvre un fruit du cacaotier. Sucer les fèves blanches nous approche du 7e ciel. Mordre laissera un goût amer, terriblement éloigné du chocolat que nous en préparons en occident.
Sous le simple appareil du toit en branches de palmier, la distillerie. Un simple bidon en métal sur un feu chauffe le vin de palme. Refroidit, il goutte à goutte dans une jarre. L’opération donne un tout autre alcool, le sodabi ou togogin. Je comprend mieux les 80° de tout à l’heure. Les produits qu’on y ajoute sont les conjonjonts me dit-on, ils ont des vertus médicinales.
La nuit tombe, je rentre avec mes deux bouteilles. En face d’une mosquée, des chrétiens sortent de l’église. Les deux foi se saluent au milieu de la route, une voiture klaxonne. Elle déborde de marchandises pour le marché de demain. Des fèves pour l’huile de palme, du café… Un grossiste les achètera à bas prix, voire contre des produits d’Asie, ceux qui envahissent les ménages.
Je pense à toute cette vie. Lente, calme, souriante, accueillante. Du reggae retentit d’un bar. J’entend aussi les pomponnipols et les pomponiches, les grands et les petits moustiques. Au bord du lac des crocodiles, les femmes d’un village répètent leur chorale. Des tam-tams, des dom-doms et des djembés les accompagnent.
J’ai hâte au lever du soleil. J’ai rendez-vous avec le vaudou. J’espère qu’il m’aidera à ramener un peu de bonheur d’ici chez moi.
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