La politique et le monde des teuffeurs, c’est une histoire compliquée, faisant même partie intégrante du mouvement rave. Suite à des discussions inabouties au ministère de l’Intérieur, des “organisateurs non déclarés” décident de lancer un regroupement de sound systems en Occitanie le week-end du 15 août. Les vrais savent qui est derrière tout ça. L’objectif : montrer une fois de plus que cette sphère crainte est adulte et tout aussi capable de s’organiser qu’un festival lambda. Et casser l’image du “con et irresponsable” que certains nous collent toujours sur le dos et obtenir enfin le droit à la fête sans discrimination.
On est parti de Rennes dans un vieux Trafic des années 80 sous la nuit des étoiles filantes. Un bon signe. Des patelins aux paysages grandioses des parcs régionaux, on guettait l’info. 23h le lieu est lâché, rendez-vous à La Cavalerie près de Millau. Un second Trafic suit notre route, une heure plus tard nous sommes au bourg. Des dizaines de camtards tournent dans tous les sens sans savoir où se rendre précisément. Le bouche à oreille démarre, le site des 1789 arbres de la Liberté sera notre terrain de jeu. La symbolique est forte.
Les bouchons commencent sur la D809. Quelques touristes ahuris restent sagement dans leur véhicule. Quelques gendarmes constatent et tentent de faire régner un semblant de circulation pour assurer un brin de sécurité. Une troisième file est créée pour laisser passer les camions avec le matos des sons. Tout va bien, il est 4h du matin, on nous propose notre première trace de speed. Les gens s’échangent des conseils sur la vie en camion et la mécanique principalement. Il faudra 6h pour résorber le bouchon. Sur le site, c’est un bordel sans nom, impossible de voir où se garer sans gêner. Chaque mètre carré sans arbuste sert de parking. On pose le camion comme on peut, tandis que quelques sound systems dépannent des décibels en attendant que le jour se lève.
C’est un grand soleil qui nous réveille, il nous accompagnera sur les cinq jours du Teknival. On découvre les lieux, immenses, déserts, terriblement paisibles. Un sourire nous prend. Comme les milliers de teufeurs qui affluent sans discontinuer. Des murs gigantesques se sont érigés dans la nuit, d’autres sont plus confidentiels, une vingtaine de sound systems ont fait le déplacement au final. On a ouï dire qu’un crew a rameuté pour 60kW de caissons, quand même. D’autres sont venus avec de l’AK47 ou du Shiva. Un véritable marché de la drogue s’est créé, où l’offre est plus forte que la demande. Alors oui on nous a proposé de l’opium ou de la kétamine, mais on n’a vu aucune seringue comme l’ont prétendu certains médias. On ajoutera que les dealers étaient bien plus avenant que des centaines de caissiers de supermarché. Mention spéciale au stand café-speed.
La tribe tape du pied, nuit et jour, avec ou sans fatigue. Musicalement, c’est du hardcore-tek-frenchcore-speedcore-tout-ce-que-tu-veux-qui-tabasse-les-oreilles. Ca fait du bien par où ça passe, mais on reste un poil déçu, l’éclectisme n’était pas de mise. On vadrouillait de mur en mur, une demi-heure par ci, une autre par là. Partout pareil : du smile à ne plus savoir qu’en faire. La liberté absolue est là. Des pompiers sont stationnés sur site en cas de départ de feu, ils n’auront heureusement pas eu à intervenir. L’association Techno+ assure la prévention des risques, des packs d’eau sont distribués gratuitement par la ville de Millau. Les après-midis sont rythmés par le ballet de l’hélicoptère de la gendarmerie, qui a fait bien plus de bruit que les sonos. C’est un excellent signe de la peur qu’engendre un tel rassemblement. On a pas souvenir d’un tel déploiement de force pour des événements légaux de taille similaire, mais on se trompe peut-être. Chaque véhicule des 40 000 teufeurs est fouillé avant d’entrer sur site, une brigade avec des chiens renifleurs est dépêchée. Au final, on relèvera une cinquantaine d’infraction à la loi, soit autant qu’à Astropolis, cette rave bénite par les pouvoirs locaux.
Lundi, 4e jour, c’est la défaite, les sound systems plient bagage. On apprendra par la suite qu’un accord a été trouvé avec la préfecture, les protégeant de toute saisie de matériel. Le son cesse plus tôt que prévu, mais c’est pour mieux reprendre lors de futurs évènements. Quand on sait l’investissement que représente le matos, on comprend, puis sans sonos, pas de fête. Au 5e jour, une rumeur tourne, les condés vont verbaliser tous les véhicules encore présent. On doute, avec un bon millier de voitures ou camions, ça ferait beaucoup de paperasse, mais ils sont capables de tout nous direz-vous. On a tout de même vu trois gendarmes en tenue anti-émeute, déambuler Famas au flan. Ils ont jeté un certain froid sur le site. De toute façon l’orage arrive, encore un signe. On prend les chemins d’exploitation du Larzac, une vingtaine de kilomètres en convoi dans la brousse totale. Une pizzeria fort sympathique près de Roquefort nous accueille sans sourciller : anchois-câpres s’il vous plait, pour changer des ramens.
Le mot d’ordre était zéro impact. Si cet objectif n’a pas été entièrement tenu, merci notamment au stand kebab, le site est resté dans un état largement satisfaisant. Si les pouvoirs publics acceptaient de travailler en amont des teufs, on y serait arrivé. Alors oui les raves, teknivals, multisons ne sont pas pour tout le monde. Cette gamine de 15 ans n’y avait pas nécessairement sa place, quoique bien accompagnée elle aurait pu éviter son hospitalisation. Mais on est très très loin de l’image dégradante que distillent politiques et médias. L’entraide sur place est sincère, personne n’est jugé, tout le monde est là pour la musique. Le public de cette scène est extrêmement varié, du chômeur au cadre sup’ de la fonction publique, de l’étudiant au retraité, du français au suisse en passant par l’anglais. Vous y trouverez même des handicapés ou des familles avec enfants. Quoi de plus beau qu’un peuple qui se bat pour la reconnaissance d’un art, d’une envie de faire la fête en ces temps moribonds ? C’est en teuf que les valeurs de la république sont le mieux défendues, l’égalité, la fraternité et la liberté y sont davantage présent que dans le quotidien de millions de français. Elles ne cesseront jamais, malgré toute la répression subie, bien au contraire. Alors autant faire avec et entrer en discussion avec les collectifs du mouvement, tout à fait enclins au dialogue pour entrer dans le cadre légal.
Nous, on retiendra ces merveilleux kaléidoscopes dans le ciel. RAVE ON.

Toutes les photos présentes dans cet article sont de TimagIn, avec son aimable autorisation. Retrouvez son travail sur sa page Facebook.
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