Ce soir je n'arrive pas à dormir. Assailli par la vie, comme beaucoup.
Cet hiver, je m'en suis allé visiter la Pologne, sa vodka et ses filles si belles. Et Auschwitz. Et Birkenau. Français, profond défenseur de la paix et curieux observateur de l'être humain et de son œuvre, j'étais ravi de cette chance de visiter ces lieux uniques, sur mon propre chef de surcroît. Issu d'une famille aisé et cultivé, je vis dans la bonté. Mué par une profonde envie de respect, je m'engageai dans cette visite avec une sorte de quête d'émotion. Comme le drame devait l'amener, d'autant plus facilement de par ma sensibilité aux grandes et petites choses de la vie.
 
Témoin de l'importance de l'évènement, avec mes amis, nous n'avons pas fait la fête le soir précédent notre visite aux camps. Signe de notre trouble, des centaines de blagues et jeux de mots racistes, voire antisémites, filaient de nos esprits dans la file d'attente. Une fois le portique de sécurité, nous nous étions juré de cesser et d'observer le respect dû. L'image fut forte. Arbeit macht frei. La libération par le travail... Nous rencontrâmes un petit groupe de français expatriés au Gabon. Nous les suivirent, tendant l'oreille. L'incarnation de la vie rude, empreinte d'une beauté par la suite retrouvé. Cette vieille dame de 80 ans nous raconta. Des généralités de la vie du camps d'Auschwitz, qui ressemblait à une simple ville ouvrière de brique. Des atrocités commises envers les prisonniers, condamnés à mort. Nous vîmes les accumulations. Cheveux, lunettes, chaussures... Les grandes sentinelles noires à l'extrémité de chaque allée. Le mur des fusillés. Les barbelés. Les anecdotes furent terribles.
 
Un bus doit nous emmener pour Birkenau. Stupeur et cigarette. Birkenau s'annonçait plus fort.
Un petit parking, une entrée libre. La foule ne se presse pas, période de fête oblige, froid et crachin aidant. Seconde image. Le bâtiment, les rails. Quelques cabanes, des grilles. Des ruines. A perte de vue. L'immensité sidère. Au fond, les chambres. Des vestiges, sans sens. Le soir nous avons fait la fête.
 
Ça y est, c'était fait. A 20 ans, j'ai visité l'une des plus grandes places de l'immondice de l'humanité. Et pourtant rien. Plus d'un million de cœurs ont péri en ces lieux glacés. Des milliards de cris sont nés d'une idée terrible. Mais je n'ai pas eu d'émotion. Pas la pointe. Je me suis recueilli, silencieux, pensif, sans chagrin, ni haine. Peut-être une once de compassion avec cette brise aux prises de mon visage. L'incroyable ogre Auschwitz-Birkenau était-il trop gros pour moi, étais-je dépassé ? Je ne pense. Je crois, bien que l'idée m'effraie, que je ne portais plus le fardeau de la Shoah. Nous serons toujours les gardiens de cette mémoire, vigilant contre tout écho de l'horreur. Mais le fait est que nous ne pouvons rien au passé. Mon angoisse vient du futur.
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